Homemade Lemonade en 2018, avait dévoilé au monde le jeune Theo Lawrence, d’origine franco-canadienne et son groupe, The Hearts. Un premier album dense et hybride, au sépia bien vivace.

Sauce Piquante, son deuxième album, sans les Hearts, atten- dra l’automne 2019 pour exister. Ce disque chante le temps, celui qui passe, celui qui a été et celui qui vient, celui aussi qui s’écoule loin de la réalité. Il évoque les regrets, les possibles et les apparitions. C’est aussi un disque sur l’amour, les choses qui sont et ne sont plus, qu’on a et que l’on perd. Et comment vivre, l’âme oscillant entre ces deux dimensions.

Voilà à quoi servent les chansons. « Si je rentre dans un bar, quelle musique je rêve d’entendre ? Je crois que sur ce disque, il y a quelques chansons qui s’approchent de cet état d’esprit là… Écrire des chansons qui sont vivantes, qui donnent envie de danser, de s’oublier », dit Theo.

Ce disque vise une simplicité libérée. On flirte ici avec l’os. « Chaque fois que je prends ma guitare, que j’essaie d’écrire un morceau, c’est une tentative de me mesurer à ceux qui ont écrit des morceaux qui tiennent la distance, qui traversent le temps sans s’affaiblir, avec très peu. Une voix, une guitare, une couleur… » Préciser son identité, c’est ce que Theo voulait faire et c’est ce qu’il a fait. Sept morceaux ont été produits par Mark Neill (Black Keys) et enregistrés dans son studio, à Valdosta, dans le sud de la Géorgie, en février 2019. Le reste a été enregistré à Paris, pas loin de Belleville, au studio Delta. Quand on demande à Theo d’en lister les influences, il parle de Dough Sahm et de son groupe dans les années 60, Sir Douglas Quintet, dans lequel il mélangeait soul, rock&roll, country, tex Mex. Theo évoque encore Marty Robbins, adepte d’une country chatoyante, Willie Nelson pour le songwriting, les Balfa Brothers. Et la swamp music, la musique cajun, le gospel et le bluegrass… Theo idéalise la musique améri- caine, dans sa tête et ses tripes. Il a composé toutes les chansons et écrit toutes les paroles de ce deuxième album avec parfois l’aide de Leila, sa copine, et de Thibaut, nouveau guitariste convoqué, membre du groupe borde- lais de blues The Possums, tout comme Bastien (batteur) et Julien (orgue et piano), sans oublier le fidèle Olivier, à la basse, qui est là depuis le début. Le changement de musi- ciens s’est fait naturellement. Il s’agissait de franchir une nouvelle étape.

Peut-être aussi d’exister sans filets. « Au départ, je voulais un disque festif, simple et direct. Mais les ballades m’ont rattrapé… C’est plus fort que moi je crois… Du coup, il y a des thèmes plutôt mélanco- liques. J’ai essayé d’utiliser le moins d’accords mineurs possibles. C’est peut-être ma pudeur qui s’exprime. Et puis, si ton texte est triste, pas besoin d’en rajouter. C’est plus émouvant.»

En 2019, le monde ne pense qu’à demain. Tout ce qui vient du passé est suspect. Theo Lawrence ne travaille pas dans un musée Il veut écrire la suite. Sauce Piquante, le titre de son album, vient d’une chanson de Jimmy Newman, un artiste cajun. C’est tout à fait Theo. Ses douze chansons enlacent avec rigueur le fantasme américain et proviennent de l’esprit d’un jeune homme de Gentilly, au 21e siècle. À la boulimie culturelle, il a préféré une certaine exigence. Theo Lawrence a peut-être, comme des milliers d’artistes avant lui, passé ce pacte terrible avec lui-même : « Écrire un jour la chanson parfaite. » Une volonté acharnée d’épurer, de viser au cœur. Cet album a moins d’accords, moins d’arrangements. Sa musique est désormais celle que l’on entend depuis une rue, qui nous pousse à franchir la porte de ce bar anonyme, avec le secret espoir qu’il va se passer quelque chose. Sauce Piquante est un disque vivant, parce que ses chansons veulent exister au-delà des références et du genre pratiqué. Elles sont là, fières et fragiles, elles vibrent. Theo Lawrence vient d’écrire un très beau disque, avec des chansons où l’hommage ne l’emporte jamais sur l’envie d’enlacer une certaine idée de la sincérité. Il pense déjà certainement à son troisième album. On ne se refait pas.